Niveau CECRL : C1 · Article d’analyse. Ne se contente pas de nommer les faits : il apprend à mobiliser le lexique de la géopolitique en français cultivé, celui des tribunes du Monde diplomatique, de Politique étrangère ou du matinal de France Culture. Lisez, soulignez les constructions, réemployez-les.
Introduction — la fin d’un monde (et le début d’un autre)
Pendant trois décennies, à partir de 1991, nous avons vécu dans ce que le politologue américain Charles Krauthammer avait baptisé le moment unipolaire : un monde où une seule puissance. les États-Unis — imposait sa grammaire à la planète entière. Institutions multilatérales, dollar comme monnaie de référence, OTAN dominante, mondialisation heureuse, démocratie libérale présentée comme l’horizon indépassable. Francis Fukuyama allait jusqu’à parler de la fin de l’Histoire.
Trente ans plus tard, ce récit a volé en éclats. On ne vit pas la bipolarisation de la guerre froide, mais quelque chose de plus tortueux : une multipolarité conflictuelle, un ordre défait sans qu’un ordre nouveau ait pris le relais. C’est l’entre-deux, et l’entre-deux est toujours dangereux, quoi.
Cet article passe au crible cinq acteurs-clés : les États-Unis de Trump II, la Russie de Poutine, l’axe Iran/Israël et, surtout, voilà le nœud de la question : la Chine de Xi Jinping, dont l’ascension est probablement le fait géopolitique le plus structurant du XXIᵉ siècle. Enfin, c’est vite dit « le plus structurant », mais disons : celui qui redistribue les cartes le plus profondément.
1. Les États-Unis de Trump II — le retrait majestueux
Réélu en novembre 2024, Donald Trump entame en 2025 son second mandat avec une doctrine assumée : l’unilatéralisme transactionnel. Chaque relation internationale est réduite à une transaction commerciale : what’s in it for us ? Les alliances traditionnelles ne sont plus des piliers, mais des variables d’ajustement. Bref, on marchandise la géopolitique.
Concrètement :
- L’OTAN sous pression : Trump exige des Européens qu’ils portent leur budget de défense à 3,5 %, voire 5 % du PIB, sous peine de désengagement américain. L’article 5 (la solidarité automatique) est publiquement mis en doute. un truc qu’on n’aurait même pas imaginé il y a dix ans.
- Tarifs douaniers généralisés : depuis son retour, une série de droits de douane sur l’acier, les automobiles et une partie des importations chinoises rouvre une guerre commerciale que Biden n’avait que partiellement refermée.
- Politique migratoire durcie : expulsions massives, fermeture de certains programmes d’asile, tensions avec le Mexique et le Canada.
- Retrait multilatéral : nouvelle sortie de l’accord de Paris sur le climat, gel des contributions à l’OMS, méfiance à l’égard du système onusien. C’est le grand repli, sans complexe.
Le paradoxe ? Cette Amérique se retire de la scène mondiale sans pour autant renoncer à son pouvoir résiduel : dollar, technologie (NVIDIA, Google, Meta, OpenAI, Anthropic), armée, universités. Les États-Unis ne sont pas en déclin absolu ; ils sont en retrait sélectif. C’est le passage de l’empire bienveillant (mythe américain) à l’hégémon fatigué. Et franchement, il faut le voir pour le croire.
2. La Russie de Poutine, le retour du révisionnisme
L’invasion de l’Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, a rebattu toutes les cartes européennes. Presque quatre ans plus tard, en février 2026, le front s’est figé dans l’est ukrainien, sans victoire nette d’aucun camp. Ce que le Kremlin espérait, une opération-éclair de 72 heures. s’est transformé en guerre d’attrition à l’ancienne, coûteuse en vies et en matériel. D’ailleurs, personne n’avait vraiment prévu ça côté russe, hein.
Mais l’objectif politique de Moscou dépasse l’Ukraine. Vladimir Poutine porte un projet révisionniste : réviser le partage territorial et sécuritaire hérité de 1991. Il conteste l’élargissement de l’OTAN, refuse la souveraineté pleine des anciens pays du Pacte de Varsovie, et rêve d’une zone d’influence exclusive eurasiatique. Bref, il veut réécrire Yalta à sa sauce.
À noter :
- La Russie tient, en dépit des sanctions occidentales. Son économie s’est démondalisée : les hydrocarbures partent désormais vers l’Inde et la Chine plutôt que vers l’Europe.
- Alliance de nécessité avec la Chine : Moscou devient, de fait, le fournisseur d’énergie à prix cassé de Pékin. C’est le partenariat asymétrique — la Russie est le partenaire mineur. (Enfin, c’est vite dit « partenaire », disons plutôt : sous-traitant stratégique.)
- Guerre hybride et cyber : ingérence électorale, campagnes de désinformation, sabotage de câbles sous-marins. Le conflit ne se joue plus seulement sur les champs de bataille, mais dans les data centers et les réseaux.
Trump promet régulièrement un accord en 24 heures, mais la réalité est plus complexe. Toute négociation implique de résoudre la question des territoires occupés, des garanties de sécurité pour Kyiv, et du statut à long terme de la Crimée ; trois nœuds qu’aucun sommet-éclair ne défera.
3. La Chine de Xi Jinping, le casse-tête systémique
C’est là que l’analyse devient plus délicate. Contrairement à la Russie, qui est une puissance de perturbation (elle abîme l’ordre existant), la Chine est une puissance d’accumulation : elle construit patiemment son propre ordre, alternatif et parallèle. Et c’est ça qui est vertigineux, personne ne la voit vraiment construire, jusqu’au jour où tout est en place.
3.1. La puissance économique
La Chine est aujourd’hui la deuxième économie mondiale en dollars courants, mais la première en parité de pouvoir d’achat depuis 2014. Elle est le premier partenaire commercial d’environ 120 pays (contre une soixantaine pour les États-Unis). Elle domine des chaînes de valeur entières : batteries lithium-ion, panneaux solaires, terres rares, véhicules électriques (BYD dépasse désormais Tesla en volume), semi-conducteurs matures. Bref, tout ce qui compte pour l’économie du XXIᵉ siècle.
3.2. Le projet géopolitique, les Nouvelles Routes de la Soie
Lancé en 2013, le programme Belt and Road Initiative (BRI, les Nouvelles Routes de la Soie) tisse un maillage d’infrastructures, ports, chemins de fer, câbles, centrales ; reliant la Chine à l’Europe, à l’Afrique, à l’Amérique latine. C’est plus qu’un plan d’investissement : c’est la matérialisation d’une hégémonie douce, une dépendance progressive qui n’a pas besoin d’être imposée par la force. On construit des routes, on prête de l’argent, on installe des antennes 5G. et dans vingt ans, tout le monde est lié à Pékin sans même s’en rendre compte.
3.3. Taïwan, la ligne rouge
Xi Jinping a inscrit dans le marbre la réunification de Taïwan à l’horizon 2049 (centenaire de la République populaire). Les exercices militaires autour de l’île se sont multipliés depuis 2022. Les États-Unis ont maintenu, jusqu’ici, une ambiguïté stratégique, ni promesse formelle de défense, ni désengagement : mais Trump II est plus volatil sur ce dossier que ses prédécesseurs. N’empêche qu’une guerre dans le détroit serait un choc planétaire : 90 % des semi-conducteurs avancés du monde sont fabriqués à Taïwan. Donc voilà, on marche sur des œufs.
3.4. Le triangle Chine-Russie-Iran
C’est le développement le plus inquiétant : la constitution, sans alliance formelle, d’un triangle anti-système. La Chine achète le pétrole russe et iranien à prix cassé ; elle fournit à Moscou des composants électroniques « à usage civil » utilisés en réalité pour les drones ; elle soutient diplomatiquement Téhéran au Conseil de sécurité. Rien n’est formalisé, tout est fonctionnel. Et franchement, c’est peut-être ce qui rend le truc le plus solide : pas de traité à dénoncer, pas d’engagement écrit, juste des intérêts qui convergent.
4. Le brasier du Moyen-Orient ; Iran, Israël, Gaza
Le 7 octobre 2023, l’attaque du Hamas contre Israël (environ 1 200 morts, 250 otages) déclenche la guerre à Gaza. En deux ans, toute la région s’embrase :
- Israël-Gaza : plus de 50 000 morts palestiniens, dévastations massives, accusation de génocide portée devant la CIJ par l’Afrique du Sud. La question palestinienne, longtemps marginalisée, redevient centrale. Bon, elle n’avait jamais vraiment disparu, mais elle revient en première page. et avec quelle violence.
- Israël-Iran, guerre à visage découvert : en avril 2024, puis en octobre 2024, échange direct de tirs de missiles balistiques ; une première historique. Le voile de la guerre par procuration (Hezbollah, Houthis, Hamas) se déchire.
- Chute de Bachar al-Assad (décembre 2024) : la Syrie tombe, l’axe iranien perd un maillon-clé, la Turquie et le Qatar gagnent en influence. Bref, le Moyen-Orient se recompose, encore une fois.
- Les Houthis au Yémen perturbent la mer Rouge, faisant chuter le trafic du canal de Suez et rallongeant le cap de Bonne-Espérance — un choc de chaîne d’approvisionnement mondial. D’ailleurs, on en parle peu, mais c’est probablement ça qui pèse le plus lourd économiquement : les conteneurs qui mettent trois semaines de plus à arriver en Europe.
L’Iran, malgré ces revers, poursuit son programme nucléaire. Le seuil du breakout (fabriquer une bombe en quelques semaines si la décision est prise) est atteint depuis 2023. Israël fait pression pour une frappe préventive ; Trump oscille entre soutien et prudence (un conflit régional aurait un coût énergétique planétaire). Sauf que voilà, personne ne sait vraiment où placer le curseur. Intervenir ou pas ? Sanctionner ou négocier ? On est dans le flou, et le flou, en géopolitique, c’est rarement bon signe.
5. Ce que ce désordre dit au Brésil
Le Brésil n’est pas spectateur. Membre des BRICS+ (élargis à l’Iran, aux Émirats, à l’Égypte, à l’Éthiopie en 2024), il est courtisé par Pékin, Washington et l’Union européenne. Sa posture est proprement non-alignée active :
- Refuse de sanctionner la Russie, mais condamne l’annexion de territoires ukrainiens.
- Commerce massivement avec la Chine (premier client agricole), tout en maintenant une industrie sidérurgique liée aux États-Unis.
- Défend une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU (un siège permanent pour le Brésil, l’Inde, l’Allemagne, le Japon, l’Afrique).
Lula tente de jouer le rôle de médiateur de paix — proposition de médiation Russie/Ukraine en 2023 rejetée par Kyiv, activisme climatique à la COP30 de Belém en novembre 2025. Bilan : une influence diplomatique croissante, mais dans un monde où l’idéalisme brésilien peine à peser face aux logiques de puissance. Enfin, peine à peser… disons plutôt : peine à se faire entendre dans le bruit ambiant.
6. Comment penser ce moment ? Cinq clés d’analyse
- Sortir du récit binaire. On n’est pas dans une nouvelle guerre froide. Le paysage est plus fragmenté, moins idéologique, plus transactionnel. Et ça change tout : on ne peut plus raisonner en blocs, il faut penser en réseaux, en alliances de circonstance, en géométries variables.
- Distinguer hard power et soft power. Les États-Unis restent devant militairement, mais la Chine gagne en soft power dans les Suds (Amérique latine, Afrique). C’est une bataille silencieuse, mais déterminante.
- Prendre au sérieux le Sud global. Inde, Brésil, Afrique du Sud, Indonésie, Turquie : ces puissances-pivots refusent l’alignement automatique et jouent leur propre partition. Et franchement, c’est une des grandes nouveautés de la décennie : le refus du « camp ».
- La guerre revient sur le continent européen. C’est l’électrochoc russe : la paix n’est plus une évidence pour la génération née après 1989. D’ailleurs, beaucoup d’Européens découvrent qu’ils ne savent même plus comment penser la guerre. c’était devenu une abstraction, quoi.
- La technologie est le nouveau champ de bataille : IA, semi-conducteurs, câbles sous-marins, quantique. Ce n’est plus seulement une question d’armes, c’est une question de souveraineté numérique. Celui qui contrôle les puces contrôle le monde, et ça, c’est vertigineux.
Vocabulaire-clé (C1)
| Français | Sens / connotation | PT-BR |
|---|---|---|
| le moment unipolaire | période 1991-2008 de domination US | o momento unipolar |
| la multipolarité conflictuelle | ordre à plusieurs centres, sans hégémon | a multipolaridade conflitiva |
| un révisionnisme | volonté de défaire l’ordre établi | um revisionismo |
| une zone d’influence | espace où une puissance dicte les règles | uma zona de influência |
| un partenariat asymétrique | alliance déséquilibrée entre grand et petit | uma parceria assimétrica |
| une guerre d’attrition | conflit long qui use les deux camps | uma guerra de atrito |
| un hégémon fatigué | superpuissance en retrait sélectif | um hegemon cansado |
| l’ambiguïté stratégique | ni engagement ni renonciation formels | a ambiguidade estratégica |
| une guerre par procuration | via des acteurs interposés | uma guerra por procuração |
| un breakout nucléaire | seuil de fabrication rapide d’une bombe | um breakout nuclear |
| le seuil de rupture | point où la crise bascule | o limiar de ruptura |
| une puissance-pivot | pays qui joue plusieurs camps sans s’aligner | uma potência-pivô |
| le non-alignement actif | doctrine brésilienne / indienne | o não-alinhamento ativo |
| la souveraineté numérique | contrôle national des données et infra tech | a soberania digital |
| une hégémonie douce | domination sans coercition frontale | uma hegemonia branda |
| rebattre les cartes | redistribuer complètement les positions | embaralhar as cartas |
| voler en éclats | se briser violemment (fig.) | estilhaçar-se |
| passer au crible | analyser en détail | passar a limpo / peneirar |
Constructions à réemployer (C1 idiomatique)
- « Ce récit a volé en éclats. »
- « Cet acteur porte un projet révisionniste. »
- « Rien n’est formalisé, tout est fonctionnel. »
- « Le conflit ne se joue plus seulement sur… »
- « Le voile de la guerre par procuration se déchire. »
- « À l’horizon 2049… »
- « Cet ordre défait sans qu’un ordre nouveau ait pris le relais. »
- « Ni promesse formelle, ni désengagement ; l’ambiguïté stratégique. »
- « Un choc de chaîne d’approvisionnement mondial. »
- « Prendre au sérieux le Sud global. »
Pour aller plus loin (sources francophones sérieuses)
- Le Monde diplomatique, édition mensuelle, disponible en français depuis le Brésil.
- Politique étrangère (IFRI, trimestriel).
- France Culture, Cultures Monde (émission quotidienne).
- RFI ; audio quotidien avec transcriptions disponibles.
- Le Grand Continent (revue en ligne, très solide sur l’Europe et la géopolitique du continent).
*— Vincent · pseudonyme « M. Bonjour-Merci »***

