— Bia : Vincent, j’ai essayé de dire « un chasseur sachant chasser » trois fois vite… et j’ai dit « un shaseur sasant saser » ! C’est normal ?
— Vincent : Tout à fait normal, Bia. En portugais, tu n’as pas cette opposition s / ch aussi marquée. Ta langue cherche encore ses repères.
— Bia : Mais comment je peux m’entraîner sans avoir l’air ridicule ?
— Vincent : Justement, les virelangues sont faits pour ça. On a tous l’air ridicule au début… et c’est comme ça qu’on progresse.
Ce combat contre les sons français qui n’existent pas en portugais, tous les Brésiliens le mènent. Décortiquons ensemble.

Un virelangue (en portugais brésilien : trava-língua), c’est une phrase courte, difficile à prononcer, souvent construite sur la répétition de sons proches (s/ch, r roulé/uvulaire, voyelles nasales…). Les enfants français les apprennent à l’école maternelle, les orthophonistes les prescrivent, les comédiens s’en servent pour s’échauffer, et les apprenants de FLE devraient s’en servir aussi. Voilà pourquoi, et 25 virelangues classés par niveau et par son piégeux.
1. Pourquoi les virelangues sont un outil pédagogique en or
- Ils musclent l’articulation. Répéter « Les chaussettes de l’archiduchesse » dix fois entraîne les mêmes muscles que 30 min de gym vocale. Bon, j’exagère à peine.
- Ils isolent un son difficile. Un virelangue sur le R français te force à travailler UNIQUEMENT le R, sans t’occuper du reste, genre, sans devoir te soucier en même temps de l’accord du participe passé.
- Ils dédramatisent l’erreur. Personne n’y arrive du premier coup. Rire de ses propres bafouilles = accepter d’apprendre. D’ailleurs, même les Français natifs se plantent royalement sur certains.
- Ils rendent l’oreille plus fine. Après avoir travaillé un virelangue, tu entends la différence ss / ch dans une conversation normale. Franchement, c’est magique.
2. Virelangues sur le S / SS / CH, le classique n°1
C’est la difficulté n°1 pour les lusophones : distinguer le s sifflé (son, ceci) du ch chuinté (chat, chien). En portugais brésilien, le S devant consonne se prononce souvent comme un ch (Rio → Riu). En français, jamais. Sauf que… ben non, vraiment jamais, en fait.
A2-B1
- Un chasseur sachant chasser sait chasser sans son chien. (le grand classique)
- Six chats grattent six sacs sales.
- Ces cerises sont si sûres qu’on ne sait si c’en sont. (celui-là, on dirait une énigme philosophique)
B2-C1
- Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches, archi-sèches ? (peut-être le plus célèbre. tout le monde le connaît)
- Ciel, si ceci se sait, ses soins seront sans succès.
- Seize jacinthes sèchent sur seize chaises fixes.
🇧🇷 Équivalent brésilien pour la même idée. le classique : « O sabiá não sabia que o sabiá sabia assobiar. » Le sabiá ne savait pas que le sabiá savait siffler.
3. Virelangues sur le R français. uvulaire, pas roulé
Le R français est au fond de la gorge (comme un léger gargarisme), très différent du R portugais brésilien (souvent H aspiré comme rio → riu). N’empêche que c’est LE son qui fait flipper tout apprenant au début.
A2-B1
- Rat vit riz, rat mit patte à ras, rat mit patte à riz, riz cuit rat. (court, dur, addictif, et complètement absurde, quoi)
- Trois tortues trottaient sur un trottoir très étroit.
- Un rat vert dans un verre vert. Un ver de terre vert dans un verre en verre vert. (le grand chef-d’œuvre du R : enfin, c’est vite dit, mais bon)
B2-C1
- Le fisc fixe expressément chaque taxe fixe excessive exclusivement au luxe et à l’acquis. (niveau expert. là, franchement, même les Français galérent)
- Trois gros rats gris dans trois gros trous ronds rongent trois gros croûtons ronds.
- Rat vit rôt, rôt tenta rat, rat tâta rôt, rôt brûla rat. (version cauchemar du numéro 7)
🇧🇷 Équivalent brésilien : « O rato roeu a roupa do rei de Roma. Rainha, com raiva, rasgou o resto. » Le rat rongea la robe du roi de Rome ; la reine, en colère, déchira le reste. Piège lusophone : ce virelangue en PT utilise le R vibrant fort ; en FR, il faudrait ADOUCIR chaque R jusqu’au fond de la gorge. Bref, c’est l’inverse total.
4. Virelangues sur les voyelles nasales (an/en/in/on/un)
Les voyelles nasales n’existent PAS en portugais brésilien de la même manière (le ão de pão s’en approche, mais pas in ou on). Et là, ça devient compliqué pour les Brésiliens, parce que votre bouche ne sait tout simplement pas qu’elle peut faire ce son.
A2-B1
- Tonton, ton thé t’a-t-il ôté ta toux ? (le T répété + on répété. d’ailleurs, essaie de le dire en râlant, ça marche encore mieux)
- Combien de sous sont ces saucissons-ci ?, Ces saucissons-ci sont six sous.
B2-C1
- Trente-trois gros crapauds gris trônent gravement.
- Cinquante-cinq cygnes bruns chantent sans cesse en Provence.
🇧🇷 Équivalent. « Não confunda ornitorrinco com otorrinolaringologista. » Ne confonds pas ornithorynque avec oto-rhino-laryngologiste. Bonus. le mot ornithorynque est d’ailleurs un excellent exercice de prononciation FR à lui tout seul. Bon courage.
5. Virelangues sur les voyelles proches U / OU / I
Le U français (/y/) n’existe pas en portugais brésilien — c’est le son qui fait passer « tu as tout entendu » pour « too ah too ontondú » à l’oreille brésilienne. Et c’est normal, hein, vous n’y pouvez rien.
A2-B1
- Suis-je bien chez ce cher Serge ?
- Tu m’as tuer, tuer tu m’as, tu as tué tue-toi. (un peu macabre mais efficace : et grammaticalement bancal, mais on s’en fiche)
B2-C1
- Si six scies scient six cyprès, six-cent-six scies scient six-cent-six cyprès. (sûrement le pire pour un lusophone, U + I + SC + S… franchement, c’est de la torture)
- Une bête noire se baigne dans une baignoire noire.
6. Virelangues courts, à mémoriser en 24 h
Ces trois-là tiennent dans la main, faciles à retenir, à ressortir en soirée (bon, si tu veux passer pour un original, mais ça marche) :
- Piano panier, panier piano, piano panier, panier piano.
- Douze douches douces.
- As-tu vu le tutu de tulle de Lili d’Honolulu ? (le retour du U — en mode tropical cette fois)
- La grosse cloche sonne.
- Chat vit rat, rat vit chat, chat mit patte à ras, rat mit patte à chat. (variante du rat éternel)
7. La méthode : comment travailler un virelangue efficacement
Étape 1, LIRE lentement, phrase par phrase.
Sans te soucier de la vitesse. Objectif : comprendre chaque mot. Genre, vraiment chaque mot, pas juste survoler.
Étape 2 : DÉCOMPOSER.
Repère le son piégeux : est-ce le S ? le R ? la nasale in ?
Isole-le : chausss-ettes, pass-oires, g-r-and. Exagère même un peu, c’est autorisé.
Étape 3, RÉPÉTER LENTEMENT 5 fois.
Articule exagérément, comme un comédien. Filme-toi sur ton téléphone si tu peux : tu verras tes lèvres bouger (ou pas). D’ailleurs, c’est souvent ça le problème : elles bougent pas assez.
Étape 4. ACCÉLÉRER progressivement.
Un peu plus vite à chaque itération, sans jamais avaler les sons. L’idée, c’est pas de battre un record de vitesse, hein.
Étape 5 — DÉFI FINAL.
Enchaîne 3 fois de suite à vitesse normale, sans bafouiller. Si tu y arrives, franchement, bravo. t’es au-dessus de 80 % des Français.
Astuce d’orthophoniste, enregistre-toi avec un dictaphone. Écoute l’enregistrement. Corrige. Recommence. Le progrès en prononciation vient de l’écoute de soi-même, pas de la lecture. Sauf que… ben oui, c’est hyper dur de s’écouter au début. On se trouve toujours bizarre. Normal.
8. Défi — écris ton propre virelangue
Prends 3 mots français qui commencent par le même son. Fais-en une phrase. Elle peut être absurde. C’est même mieux si elle l’est — genre, vraiment mieux.
Exemples récents d’apprenants Na Ponta da Língua :
- « Le blanc bagage bleu de Béatrice bavarde ». allitération B.
- « La tarte tatin de tante Tania tourne », allitération T.
- « Six sirops sirotés sereinement ». allitération S + le fameux U.
9. Bonus : le virelangue brésilien préféré des Français
« Três pratos de trigo para três tigres tristes. »
Trois plats de blé pour trois tigres tristes.
À l’oreille française, c’est du chinois. Le mot pratos devient pratous, trigo devient trigou, et les Français décrochent autour de três tigres tristes. Idée d’échange culturel : lance celui-là à un ami français, il te lancera « Les chaussettes de l’archiduchesse ». Personne ne gagne. C’est ça, la beauté. Et puis ça fait toujours marrer tout le monde.
Ce qu’il faut retenir
- Un virelangue = un exercice d’articulation, pas un test d’intelligence. Répète-toi ça quand tu bafouilles pour la dixième fois.
- Trois familles de sons à travailler pour les lusophones : S/CH, R uvulaire, U français. Bon, après, y en a d’autres, mais commençons par là.
- La méthode gagnante : lire lentement → décomposer → répéter → accélérer → défi final. Pas de raccourci.
- Enregistre-toi. Impossible de progresser sans écouter sa propre voix. Je sais, c’est pénible. Fais-le quand même.
- Le classique numéro 1. « Un chasseur sachant chasser sait chasser sans son chien. » Si tu maîtrises celui-là, t’es déjà au niveau B1 en prononciation.
- Rire est autorisé, obligatoire même. Personne ne bafouille moins qu’un enfant, et les enfants adorent les virelangues. Donc détends-toi, quoi.
Prends 5 minutes par jour, 3 virelangues, 30 jours. Ton articulation française sera méconnaissable : dans le bon sens.
*— Lionel Philippe · alias « M. Bonjour-Merci »***

