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Lumière du Brésil, lumière de France — de Maneco Quinderé à Charlotte Perriand

Portrait de Maneco Quinderé, panorama croisé des grands designers brésiliens et français, et un siècle de dialogue entre les deux écoles — de Le Corbusier à Sergio Rodrigues, en passant par les Campana et Jean Prouvé.

9 min de lecture · L'essentiel en 30 secondes

  • Maneco Quinderé, designer lumière brésilien majeur, a reçu quatre prix Shell et trois Mambembe pour son approche révolutionnaire : la source lumineuse invisible créant une atmosphère émotionnelle.
  • Les frères Campana transforment des matériaux pauvres en objets somptueux ; leur Poltrona Vermelha (1998) en cordes de coton rouge est exposée au MoMA de New York.
  • Sergio Rodrigues a défini le mid-century tropical avec son fauteuil Mole (1957) en jacaranda et cuir ; sa lignée continue via Jader Almeida.
  • Le design brésilien collabore étroitement avec la France depuis les années 1960, créant un dialogue transatlantique où les créateurs s'influencent mutuellement.
Signé·5 juillet 2026·~9 min de lecture

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Lumière du Brésil, lumière de France — de Maneco Quinderé à Charlotte Perriand
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Bia : Camila, tu connais Charlotte Perriand ? Mon prof a parlé d’elle, mais j’ai du mal… designer, architecte ? Et pourquoi elle est si importante pour le Brésil ?

Camila : Ah, Perriand ! Oui, elle a beaucoup travaillé avec Le Corbusier. Et elle est venue au Brésil dans les années 60, elle a même influencé nos designers. Mais tu sais, le dialogue va dans les deux sens…

Bia : Comment ça ?

Camila : Nos créateurs brésiliens — Sergio Rodrigues, les frères Campana — ont aussi marqué la France. Le design, c’est un pont entre nos deux cultures.

Ce dialogue transatlantique entre designers brésiliens et français traverse tout le XX^e^ siècle. Remontons le fil de cette histoire lumineuse.

Portrait aquarelle stylisé — Maneco Quinderé, designer lumière brésilien

Il est 18h dans un appartement d’Itaim Bibi, São Paulo. Le soleil descend derrière les buildings, et une lumière ambrée commence à monter du plafond, des étagères, du sol. de partout et de nulle part à la fois. On ne voit pas l’ampoule. On voit l’atmosphère. C’est la signature de Maneco Quinderé, sans doute le plus grand designer lumière brésilien de sa génération.

Aujourd’hui, plongée dans le monde du design contemporain qui traverse l’Atlantique, du Brésil, avec ses maîtres de la lumière et du bois, à la France, avec ses architectes-artisans du meuble. Et croyez-moi, ce dialogue-là, il mérite qu’on s’y attarde.

Maneco Quinderé, la lumière comme langage

Né à Rio de Janeiro, Manuel Ferreira Quinderé. dit « Maneco » depuis l’enfance, a consacré quarante ans à la lumière. Quarante. D’abord dans le théâtre et la mode (défilés Osklen, Ronaldo Fraga), puis dans l’espace résidentiel et l’exposition. Il a remporté quatre prix Shell, trois Mambembe, trois Sharp. Des récompenses qui, au Brésil, ont un poids considérable. Sa maison, Maneco Quinderé & Associados, opère depuis Rio et São Paulo, et signe autant les intérieurs de CasaCor que les pavillons de l’ArtRio.

Sa philosophie tient en une phrase : la lumière n’est pas un outil, c’est une langue. « Une pièce éclairée, ça peut être froid, cru, publicitaire, dit-il souvent. Une pièce habillée de lumière, c’est autre chose. C’est une émotion. » Bon, dit comme ça, ça sonne peut-être un peu poétique, mais techniquement, ça veut dire quoi ? Que la source est invisible. Pas de spots qui vous crèvent les yeux, pas d’ampoules à découvert. Rien que l’effet. Une sorte de magie douce, quoi.

Il travaille beaucoup avec le bois brésilien récupéré ; notamment le pequi, un arbre tropical au tronc noueux, qui pousse dans le Cerrado — pour ses luminaires uniques qu’il combine avec des LED chaudes (2700 K, souvent moins). Résultat : des objets qui ont l’air d’avoir cent ans mais qui embarquent la technologie la plus récente.

À l’ArtRio 2016, il a lancé une ligne entière de lampes céramique + LED, sculptées à la main dans des ateliers de Minas Gerais. Le résultat : des objets qui ont l’air primitifs mais qui contiennent la haute technologie de l’éclairage résidentiel contemporain. Une ambiguïté très brésilienne. le fait main qui abrite le high-tech. D’ailleurs, c’est peut-être ça qui fascine le plus chez lui : cette capacité à faire cohabiter deux mondes qu’on imagine d’ordinaire opposés.

Il collabore aussi régulièrement avec les grands metteurs en scène brésiliens sur les lumières de leurs spectacles. Peu de designers, dans le monde, ont sa polyvalence, de la scène de théâtre à la table basse d’un salon d’Ipanema. Franchement, cette amplitude-là, c’est rare.

Le design brésilien contemporain — trois écoles

Maneco n’est pas seul. Il fait partie d’une génération. la génération qui a mondialisé le design brésilien à partir des années 1990. Rapide panorama (enfin, rapide, c’est vite dit).

Les frères Campana — le baroque tropical

Fernando et Humberto Campana, deux frères de São Paulo, sont probablement les designers brésiliens les plus internationalement connus. Leur signature ? Prendre des matériaux pauvres et en faire des objets somptueux. Ou comment transformer la récup en chef-d’œuvre.

La Poltrona Vermelha (1998), leur fauteuil-icône, est faite d’un enchevêtrement de cordes de coton rouge vif nouées à la main sur une structure métallique. On dirait un nid. un nid furieux et joyeux. Elle est aujourd’hui exposée au MoMA de New York, ce qui n’est pas rien. Ils travaillent aussi avec des peluches recyclées, du carton, des jouets cassés — chaque objet raconte une histoire de la favela. Bref, c’est du baroque assumé, sensuel, parfois un peu délirant.

Sergio Rodrigues : le père du modernisme brésilien

Sergio Rodrigues (1927-2014) est au design brésilien ce que Charlotte Perriand est au design français. Son fauteuil Mole (1957), fait d’un cadre en jacaranda et d’un coussin de cuir souple et généreux, a défini ce qu’on appelle depuis « le mid-century tropical ». Ce fauteuil-là, vous le voyez partout aujourd’hui. dans les hôtels design, sur Instagram, dans les magazines. Son atelier a été rejoint après sa mort par Jader Almeida, qui continue la ligne aujourd’hui avec une fidélité impressionnante.

Etel Carmona et la nouvelle génération

Etel Carmona, née à São Paulo, a fondé la maison Etel en 1985. Elle a révolutionné le mobilier brésilien en travaillant exclusivement avec du bois certifié FSC, les forêts amazoniennes gérées en durable. À l’époque, c’était presque militant. Aujourd’hui, c’est devenu une norme (enfin, chez les maisons sérieuses). Sa maison représente aujourd’hui les créateurs contemporains les plus fins du pays : Claudia Moreira Salles, Ricardo Fasanello, et Maneco Quinderé lui-même, dont elle édite plusieurs luminaires. Une vraie passeuse, en somme.

Le design français : quatre monuments

Traversons l’Atlantique. La France a un rapport très différent au design : plus industriel, plus militant, plus conceptuel. Et parfois, soyons honnêtes, un peu plus rigide aussi.

Charlotte Perriand, la femme qui a mis le corps au centre

Charlotte Perriand (1903-1999) a commencé à 24 ans dans l’atelier de Le Corbusier, où elle a dessiné le fauteuil LC4 (« chaise longue ») avec lui : sauf que c’est presque uniquement elle. Le Corbusier, lui, signait. Bon. Elle a révolutionné l’idée du meuble : un meuble doit épouser le corps humain, pas le contraindre. Elle a passé plusieurs années au Japon puis au Vietnam, où elle a intégré l’artisanat local à sa pratique. Une vie entière à moderniser sans jamais renier le savoir-faire. D’ailleurs, c’est ça qui la rend fascinante : cette capacité à naviguer entre l’avant-garde moderniste et le respect profond de la main qui fabrique.

Jean Prouvé, l’architecte-ingénieur

Jean Prouvé (1901-1984), fils d’un artiste de l’école de Nancy, était d’abord un ferronnier. Il a inventé une manière radicalement française de faire du meuble : à partir de tôle pliée et de tubes d’acier, comme un ingénieur. ou plutôt comme quelqu’un qui pense structure avant décor. Sa Chaise Standard (1934), sa chaise Antony (1954), sa Potence (lampe murale, 1950) sont aujourd’hui vendues aux enchères à des prix fous. Des dizaines de milliers d’euros pour une chaise pliée, quoi.

Ce qui fascine chez Prouvé, c’est la honnêteté structurelle : la chaise Standard a des pieds arrière triangulaires plus solides que les pieds avant, parce que c’est que le poids s’exerce. La forme dit l’usage. Pas de décor. Pas de fioriture. C’est beau parce que c’est juste.

Pierre Paulin. la douceur pop

Pierre Paulin (1927-2009) est le designer qui a habillé les palais présidentiels français dans les années 1970. Georges Pompidou lui a commandé le mobilier de son appartement privé à l’Élysée, imaginez la scène. Ses fauteuils Tulip, Ribbon, Mushroom ont des formes courbes, tendues, presque féminines — l’exact opposé du modernisme rigide de Prouvé. C’est la French Touch pop du design, celle qui assume la couleur, le rembourrage, la sensualité. Bref, Paulin a remis du corps dans une époque qui adorait le métal froid.

India Mahdavi — la couleur retrouvée

Née à Téhéran, formée à Paris, India Mahdavi est aujourd’hui la designer d’intérieur française la plus internationale. Elle a signé le Sketch de Londres (le célèbre restaurant tout rose — vous savez, celui qu’on voit partout sur les réseaux), le Ladurée de Genève, et une centaine d’hôtels dans le monde. Sa marque de fabrique : la couleur qui n’a pas peur d’elle-même : rose corail, jaune moutarde, vert menthe. Une manière très parisienne de secouer le beige. Et franchement, ça fait du bien.

Le dialogue franco-brésilien, plus intense qu’on ne croit

La France et le Brésil ont un dialogue design croisé depuis presque un siècle. Trois moments clés : et croyez-moi, ces rencontres-là ont changé la donne des deux côtés.

1929. Le Corbusier à Rio. Le maître suisse-français débarque au Brésil et rencontre Oscar Niemeyer, alors jeune architecte. Il donne une conférence à l’École nationale des beaux-arts. Toute la génération moderniste brésilienne, Niemeyer, Lúcio Costa, Affonso Reidy, en sortira profondément marquée. Sans ce voyage, pas de Brasília en 1960. Bon, c’est un peu simplifier les choses (Brasília, c’est un projet politique autant qu’architectural), mais l’influence est indéniable.

1962 ; Charlotte Perriand fait le trajet inverse. Elle est invitée à São Paulo et à Rio pour donner des conférences et rencontrer les artisans locaux. Elle passe des heures à observer les techniques brésiliennes du bois massif, du rotin tressé. Elle en ramène plusieurs pièces, dont sa fameuse bibliothèque « Rio ». D’ailleurs, on retrouve dans ses créations d’après cette période une chaleur nouvelle, une sensualité qui sent le Brésil.

Années 1990-2000 — Le Brésil s’exporte à Paris. Les Campana font leurs premières expositions à la Galerie Fiam. Sergio Rodrigues expose au Musée des Arts Décoratifs. Et Etel ouvre sa boutique parisienne, rue de Bourgogne, qui devient LA vitrine du meilleur design brésilien contemporain en Europe. Une vraie ambassade du mobilier tropical, quoi.

Ce que ces deux écoles nous apprennent

Le design brésilien parle de matière : le bois, la fibre, la corde, la céramique. Il est chaud, sensuel, physique. Il assume la trace de la main, et même, il la revendique. On sent le geste, on devine l’atelier.

Le design français parle de structure : la tôle, le tube, le concept, le manifeste. Il est intellectuel, militant, épuré. Il assume l’idée, parfois au détriment du confort (soyons honnêtes, certaines chaises de Prouvé ne sont pas exactement des nids douillets).

Les deux écoles se rejoignent sur une chose : elles refusent le purement décoratif. Un objet doit dire quelque chose. Un meuble doit tenir un discours. Pas question de meubler pour meubler.

Et c’est peut-être ça, la leçon de Maneco Quinderé. Chez lui, une suspension n’est pas une lampe — c’est une phrase. Elle dit : « installez-vous, il fait bon ici, la conversation peut commencer. » Franchement, c’est exactement ce qu’on demande à un objet bien conçu : qu’il change l’ambiance d’une pièce sans jamais se faire remarquer.

Comme quoi la lumière, elle aussi, parle français et portugais.

*— Lionel Philippe · alias « M. Bonjour-Merci »***

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